Pérégrination Artistique#35. La Liberté guidant le troupeau, Charles / Commencement de l’introduction de mon premier livre : Vers un modèle paradigmatique des arts.

09/12/2025

 De là où je suis, je peux tout surveiller.

Derrière moi, la caverneuse zone du bar qui s'étend de tout son large jusqu'à un petit espace semi-ouvert réservé ce midi par un séminaire d'entreprise. Au centre de cette chaleureuse grotte, un imposant bar en 360 qui s'élève comme une colonne ornée sur ses hauteurs d'une ribambelle de bouteilles colorées l'illuminant telle la rocaille par une veine de pierres précieuses.

Devant moi, la sylvestre salle du restaurant qui s'étend de tout son haut jusqu'à un plafond végétal qui laisse filer par ses artificiels feuillages de longs luminaires. S'invitant par les grandes baies vitrées, le soleil qui sublime alors la chaleur familiale de cette gastronomique forêt.

Riant, discutant, débâtant entre deux bouchées le brouhaha atteint ainsi une conviviale mélodie quand d'un coup, perçant ce doux chahut, le rire de pinson sifflé par Laurence, la serveuse, qui en posant les assiettes s'est certainement laissée entraîner innocemment aux blagues séductrices de ses messieurs charmés à mon avis tout autant par sa personnalité que par sa silhouette. Après avoir dirigé un grand restaurant chinois dans le centre-ville de Lille pendant une quarantaine d'années, elle s'est tranquillement posée ici pour les services du midi et sa fin de carrière dans la restauration.

Quittant la table en minaudant avec les clients, elle me regarde, maintenant, droit dans les yeux. Elle se rapproche talons claquant au sol par un déhanché parfaitement maîtrisé, touchant sa tresse qui lui donne des allures d'Esméralda et finissant d'élargir son sourire charmeur à mon abord. Posant alors délicatement sa main sur ma poitrine, elle m'interrogea candidement.

- Chaton ? Tu as débarrassé la table du séminaire ?

- Enzo s'en occupe, rétorquais-je, puis avec la malice de quelqu'un qui a déjà tout prévu,

Et j'ai déjà prévenu la cuisine de commencer à préparer les desserts.

- Parfait ! me lança-t-elle avec un petit clin d'œil avant que les claquements des talons filent alors vers le bar. Quelle amusante sincérité théâtrale.

- Charles ? Tu peux me faire les trois Irish s'il te plaît, ces messieurs de la cinq vont passer au bar, et il faudra penser à transférer leur note sur leur table aussi. Hein ? Charles

- Oui Laurence ! J'ai vu le bon, répliqua-t-il agacé, mais j'ai d'autres choses à faire donc tes messieurs vont attendre un peu !

Amusante mais il faut l'avouer, un peu chiante.

Charles est le responsable du restaurant et un serveur d'une impressionnante efficacité, malheureusement, après une vingtaine d'années de services des tendinites foudroyantes aux deux pieds l'ont alors astreint, tel un oiseau en cage, à rester derrière le bar.

Pour compléter notre serviable murmuration, il y a aussi Enzo qui justement passe à mes côtés portant sur l'épaule un torpilleur rempli des assiettes vides du séminaire.

- Oh my god, il y en a un qui est trop beau ! Me confit-il en se mordant la lèvre inférieure.

- Ha ha ! Tu me montreras lequel c'est !

Au fait j'ai déjà demandé les desserts à la cuisine, lui lançais-je pendant qu'il traverse le restaurant pour déléguer toute la vaisselle à notre camarade de la plonge.

Enzo est un jeune homme d'une vingtaine d'années au plumage toujours impeccable. Après ses études au lycée hôtelier international de Fives, dans la proche banlieue lilloise, il a été, après son alternance, directement embauché ici.

Moi, parmi eux, j'ai parfois l'impression d'être un intrus. Même si je sais qu'ils ne le pensent pas, je ne peux pas vraiment ''DING''. La sonnette du bar retentit, c'est parti pour aller servir ?…

… les fameux Irishs.

Sur les violons saccadés de l'introduction de Viva la vida de Coldplay, j'ajoute alors quatre centilitres de sirop de sucre de canne à quatre centilitres de whisky portés à ébullition, du café et de la chantilly à la discussion de ces trois messieurs.

- Non, tu connais pas ?

I used to rule the world

Seas would rise when I gave the world

- Si, bah si, je l'ai déjà vu ce tableau, il est au Louvre. Je connais mais juste pas son nom

- C'est La liberté Guidant le Peuple, il me semble.

- Oui c'est ça.

- Messieurs les Irishs !

I used to roll the dice

Fell the fear in my ennemy's eyes

- Attendais l'auteur c'est qui déjà ? J'me souviens plus. Merci

- Je vous en prie

- Bah ça, je pourrais pas vous le dire. Merci.

- Je vous en prie

- Je connaissais déjà pas le nom du tableau alors le peintre… Merci

- Je vous en prie. C'est Eugène Delacroix.

And i discovered that my castles stand

Upon pillars of salt pillars of sand

- C'est un tableau de 1830 inspiré par la Révolution dite des Trois Glorieuses parce qu'elle n'a duré que trois jours, au terme desquels le roi Charles X a abdiqué.

I hear Jerusalemn bells are ringing

Si l'on pense, la plupart du temps, que se succède à la révolution de 1789 une république stable et pérenne, cette période est en réalité des plus houleuse et tachetée de guerres, de révoltes et de nombreux changements de régimes politiques. Le plus connu d'entre eux étant le règne de Napoléon Bonaparte d'abord comme consul puis comme empereur, deux fois, mais ce n'est pas tout ! Loin de là. Il y a, bien sûr, tout d'abord eu la monarchie constitutionnelle de Louis XVI futur guillotiné, puis le second empire de Louis Napoléon Bonaparte, les retours des monarchies avec, dans l'ordre, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe et évidemment, ceux des républiques jusqu'à la troisième en 1870 pour qu'enfin le pays se stabilise politiquement… avant les Guerres Mondiale. Parallèlement et par concomitance le monde artistique, étant le reflet de son époque, fut au XIXe siècle tout aussi houleux mais donc d'une effervescente créativité. En effet suite à un académisme rigide qui impose le Néo-Classicisme donc un ensemble des codes esthétiques hérités et idéalisés de la période classique, l'affaiblissement des institutions suite à l'instabilité politique crée alors des ouvertures pour les artistes afin de proposer, propager et structurer de nouvelles possibilités formelles constituant alors de nouveaux mouvements. Ainsi ce siècle voit apparaître le Réalisme, l'Impressionnisme, le Symbolisme mais aussi le Romantisme dont La liberté guidant le peuple en est un des représentants les plus célèbres mais cependant pas le plus typique. En effet, cette famille artistique s'oppose à celle néo-classique par son intérêt aux émotions chaotiques et sombres de l'Être Humain qui se formalisent dans une composition déstructurée, asymétrique et floue. Si l'on retrouve effectivement ses caractéristiques spécifiques du romantisme dans cette célèbre peinture avec, par exemple, une absence de repères spatio-temporelles, une indistinction des plans, le voilage de fumée qui embaume la scène, l'horreur cru de la bataille, elle dénote cependant par l'intruse intégration dans ce chaos d'une étincelle d'espoir et de courage qui se alors charpente au premier plan par une composition triangulaire constituée par les armes de l'enfant des rues et du gentilhomme au chapeau puis à son sommet par les symboles républicains que sont le bonnet phrygien et le drapeau tricolore brandis par Marianne, symboles à cette époque de liberté politique face aux régimes totalitaires que sont les monarchies et les empires.

Roman Cavalry choirs are singing

- Et là sur le mur c'est une reprise faite au pochoir par l'artiste Charles. Ponctuais-je avant de retourner au comptoir et devant le large tableau accroché à l'une des parois du bar.

Once you'd gone there was never, never an honest words

And that was when I ruled the world

Bien que reprenant effectivement des traits généraux, caractéristiques et reconnaissables de l'original, cette reprise s'en distingue par l'utilisation du pochoir, technique surtout utilisée dans le street art. En effet muni d'un patron découpé, il suffit alors d'y projeter, généralement par bombes, de la peinture afin que se dessine les formes voulus sur la surface choisie. Gain de temps et de détails dans la pratique nécessairement hâtif car illégale du street art mais cependant une perte de détails et de nuances de couleur dans la peinture sur toile qui se remarque ici sans être désagréable, d'autant qu'elle permet une ouverture sur une dimension réflexive.

Car, quelques part, est-ce que le street n'a pas été une révolte populaire dans une aspiration de Liberté dans un monde artistique verrouillé par des institutions ?

Bien que plaisante, je ne pense pas que cette ligne réflexive soit voulue par l'artiste qui a aussi peint pour le bar une reprise de la Joconde de Léonard de Vinci au pochoir. De la même manière, une autre grande différence avec l'originale trace dans notre tableau une seconde ligne réflexive, à mon avis tout aussi involontairement : la zooanthropie ovine des personnages. En effet mascotte du restaurant, le mouton s'y retrouve un petit peu partout stickers, photo, décoration du sapin de noël, ou dans la reprise de la Joconde. Néanmoins dans celle de La Liberté guidant le Peuple, le mouton fait alors résonance avec sa métaphore, celle du troupeau qui se suivant par conformisme servile, se conduisent au précipice. Me rappelant alors la fin de cette révolution des Trois Glorieuses, celle bolchevique, cubaine ou culturelle, je me dis que si la victoire est permise par les idéaux, les idéaux, par la victoire, ne sont pas forcément de mise. Et c'est sur cette pessimiste considération que je nommerai ainsi cette toile La Liberté guidant le troupeau. ''Ding'' C'est cette fois-ci la sonnette du passe de cuisine sur lequel sont posés les desserts du séminaire.

Certainement comme les trois messieurs qui sirotent leur Irishs, vous devez vous dire.

Tiens, un serveur amateur d'art ?

Non.

Je suis un philosophe de l'art qui fait du service.

A.Rombaut 

Je vous avais informé il y a de cela une année que je commençais un livre, un traité sur l'esthétique. Il avance c'est cependant un, très, gros chantier que je mets en pause pour m'occuper d'un chantier plus petit, un livre sur le modèle paradigmatique des arts, une théorie que j'ai assénée dans mes articles depuis quelques mois. C'était à dessin. À ce changement plusieurs raisons, déjà de m'exercer sur un plus petit format, mais aussi parce que cette théorie est au fondement de ma vision de l'art et j'aimerais pouvoir l'invoquer dans mon traité sans avoir besoin de la développer.  

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