Pérégrination Artistique#33. Réponse à M.Polère, L'artiste devant une multitude de chemins, Partie II.
Bonjour Antoine,
Votre réponse à La Tribune publiée dans Libération me réjouit, parce que c'est le propre de ce genre d'écrit d'alimenter le débat. Et cela fait du bien de voir poser rigoureusement un désaccord. Votre texte est stimulant. Je suis d'accord sans doute avec vous sur un certain nombre de points, notamment sur l'idée qu'il est sans doute schématique de définir le paradigme de l'AC par la transgression (c'en est sans doute une dimension). Le bouquin de Nathalie Heinrich est parfois à charge et c'est gênant.
Pour poursuivre la discussion je me permets de vous signaler que je suis plus ou moins en désaccord sur plusieurs points :
- Si quelqu'un a écrit que Fountain était "un geste adolescent de pure transgression", cela me semble une idée fausse. Son geste a en effet une portée révolutionnaire, même s'il est difficile d'établir avec certitude ce qu'il entend poser ainsi (cf livre d'Alain Boton qui a fait l'objet d'un article dans Libé : https://www.liberation.fr/debats/2017/06/11/art-contemporain-le-scandale-comme-moteur_1811395/?redirected=1&redirected=1 )
- L'AC n'est pas basé tout entier sur ce que pose ainsi M. Duchamp, cela permet plutôt à mon sens de souligner plusieurs dimensions qui ont beaucoup intéressées les artistes contemporains (rapport aux objets ordinaires, installation, scandale..). Bien des artistes sont en désaccord complet avec cette approche (de Buren au mouvement Support surface pour la France par exemple).
- Quand vous dites que vous admettez qu'un protocole écrit soit de l'art, etc. je ne vois pas de désaccord entre nous. Je ne conteste aucunement que ce soit de l'art, je ne me permettrais pas de donner une définition de ce qui est de l'art et de ce qui n'est est pas, puisque c'est avant tout une construction sociale. Mon propos est plutôt de dire que le paradigme de l'AC prive l'art d'une bonne partie de sa puissance transformatrice.
- AC et très grande liberté de l'artiste : je ne ne suis pas vraiment d'accord, sous couvert de liberté les effets dogmatiques de ce paradigme sont importants. Néanmoins ils sont incontestablement moindres aujourd'hui qu'il y a 30 ou 40 ans. Et je suis d'accord avec l'idée que l'AC ouvre un espace de liberté.
- Approche réflexive : quels que soient les mouvements artistiques, l'art a toujours eu une composante réflexive et l'artiste s'est inscrit / a pris position publiquement dans des mouvements d'idées (donc ni la réflexivité ni l'appropriation des enjeux sociaux ne me semblent être des nouveautés). À partir de là je ne pense pas que cette seule dimension réflexive puisse définir le paradigme de l'AC, sauf à parler de conceptualisme ou à accentuer le trait (dimension hyper-réflexive…?).
- L'adhésion au paradigme duchampien est-il une question de génération ? (« Moi millennial.. ») Je n'en ai aucune idée, si vous avez des éléments sur ce sujet cela m'intéresserait.
Bien à vous
Bonjour M Polère
J'ai été moi aussi heureux lorsque j'ai vu votre retour dans ma boîte mail, dommage que cela se fasse dans les coulisses, ce n'est pas faute d'avoir essayé de vous répondre par le même canal que votre tribune, malheureusement ici sans retour.
J'observe aussi depuis quelques décennies une mutation dans le monde de l'art, notamment sur la légitimation artistique par le monde numérique et les réseaux sociaux, sujet sur lequel je travaille beaucoup, mais aussi plus précisément dans celui de l'art contemporain pour ici bien d'autres raisons qui nous portent à cette discussion. Ce moment de transformation est en effet plutôt propice aux débats afin de saisir les tenants et aboutissants de celle-ci en dégageant le meilleur modèle de compréhension que je structure et défends, être le modèle paradigmatique des arts.
L'idée même de l'application d'un modèle paradigme à l'art contemporain implique, par définition, l'existence en fond d'une caractéristique unique et commune par laquelle nous pouvons regrouper un ensemble d'œuvres sous cette étiquette. Cela ne semble étrangement peu dérangeant pour l'art moderne ou l'art classique qui par exemple regroupe ultimement un ensemble d'œuvres autour de la mimésis, soit la recherche d'une parfaite imitation de la nature qui structure alors essentiellement leurs formes et leurs couleurs, donc leurs esthétiques et cela qu'importe que ces peintures soient maniériste, romantique, baroque, réaliste ou de la Haute Renaissance.
Mais voilà,
l'art contemporain, ses formes et ses « dimensions » réflexives très diverses que vous avez sommairement mentionnées « rapport aux objets ordinaires, installation, scandale... » ont totalement complexifié l'identification de son paradigme. De plus, dans cette magnifique effervescence de nouveauté, le sujet réflexif n'était, à mon avis pas, au regroupement, à l'étiquetage ou à l'enfermement catégorique.
Cependant l'essoufflement de cette explosion formelle a peu à peu retourné cette tendance.
Ainsi a-t-on vu durant ces dernières années se développer deux modèles explicatifs. Le premier, dans un certain abandon de profondeur, applique plutôt un modèle chronologique des arts, en définissant alors l'art contemporain comme ''l'ensemble des œuvres à partir des années 1960'' et le second qui définit le paradigme contemporain comme la transgression aux normes.
Je ne suis d'accord ni avec le premier qui génère beaucoup trop d'incohérences, ni avec le second, qui confond cause et effets.
Pour dévoiler la nature de ce paradigme, il faut selon moi revenir aux premières œuvres d'art contemporaines, et analyser attentivement se qui a précisément fait fracture. C'est à cet endroit que se trouve le paradigme contemporain, la base de l'AC « tout entier », que ces premières œuvres expriment forcément beaucoup plus explicitement.
Je ne reviendrai pas ici sur Fountain de Marcel Duchamp dont j'ai réédité mon article sur mon site pérégrination artistique il y a peu.
Pour résumer, ce qui justifie selon moi qu'un urinoir à l'envers ou qu'une banane scotchée sur un mur soient ou que n'importe quelles œuvres d'art contemporain soient considérées comme des objets d'art, c'est uniquement par leur dimension réflexive, par l'existence dans la mise en place de ces objets d'un sens logique, pertinent et profond, par le paradigme contemporain.
Bien sûr, je suis totalement d'accord avec vous, « L'art a toujours eu une composante réflexive » et l'art classique inclus. Je suis d'ailleurs un grand fan de Daniel Arrasse et de sa série de podcast Histoire de Peinture que je ne me lasse jamais d'écouter, qui explicite justement la profondeur réflexive de certains tableaux classiques.
Cependant il existe une différence fondamentale qu'occupe cette composante dans ces deux catégories et pour bien la saisir comparons la célèbre Pietà de Miche-Ange et sa reprise contemporaine The Architecture of Emphathy de John Isaacs.
Si cette première représente le corps sans vie du Christ étendu sur les genoux de sa mère Marie, sa la seconde les ''recouvre'' d'un drap de marbre ne laissant alors apparaître que leur silhouette. Taillées toutes deux dans le marbre blanc, elles sont d'une sidérante et sublime mimésis cependant bien que techniquement et formellement proche une différence notable les distingues.
En effet la raison artistique fondamentale et essentielle de la Pietà et de sa renommée en tant qu'œuvre d'art n'est autre que la recherche, atteinte, de la plus parfaite mimésis. Bien sûr, une partie de sa composition pyramidale s'inscrit dans une réflexivité, mais elle ne se déploie que dans le cadre principal et fondamental de la mimésis qui est La caractéristique qui la titre comme objet d'art. À l'inverse, dans The Architecture of Emphaty c'est la dimension réflexive qui est l'élément principal et fondamental à l'aune de laquelle la mimésis est employée. Il n'est ici pas uniquement question de s'émerveiller sur la belle réalisation mais aussi et surtout, car c'est la raison de ce choix esthétique fait par l'artiste, de s'interroger sur l'universalisme et l'héritage ancestral de nos sociétés modernes en couvrant l'identité chrétienne de cette sculpture pensée pour toucher de son drame le spectateur.
Bien sûr, si l'on reste sur l'idée que le paradigme de l'art contemporain est la rupture et la transgression, alors oui, vous avez raison, ce « prive l'art d'une bonne partie de sa puissance transformatrice » et il faudrait alors le changer. Mais si l'on change son paradigme ce n'est, par définition, plus de l'art contemporain car changer le paradigme d'un objet, c'est changer la nature même de cet objet. Or malgré les changements que vous signalez dans votre tribune et que je remarque aussi dans les expositions que je visite, nous demeurons dans l'art contemporain.
C'est dans ce raisonnement par l'absurde que je réfute cette définition du paradigme contemporain basé sur la transgression et surtout que j'avancerai encore une fois mon hypothèse sur la nature du paradigme contemporain basé sur la dimension réflexive comme matrice de l'esthétique d'une œuvre et justification de sa reconnaissance comme objet d'art, car elle a le mérite de faire sens aux changements que vous décrivez.
En effet si ''la transgression'' « prive l'art d'une bonne partie de sa puissance transformatrice », c'est parce que la question qu'elle soulevait, de savoir si telle ou telle chose peut être ou non considérée comme un objet d'art, est aujourd'hui éculée et obsolète. Ne voit-on pas aujourd'hui des œuvres choquer les conservateurs juste ''pour choquer'' c'est-à-dire sans se structurer dans une pensée profonde et pertinente de l'art comme les œuvres d'antan. Car en effet, la dimension réflexive des œuvres contemporaines du XXe siècle reposait essentiellement sur des considérations portant sur l'art lui-même.
Cependant notre génération du XXIe a intégré leurs conclusions et lorsque je disais dans ma première réponse que « j'admets qu'un protocole écrit d'un tableau imaginé soit une œuvre d'art », ce n'était en aucun cas une pique à votre encontre mais le surlignage de cette rupture générationnelle. Cette fameuse question qui répondait sur les possibilités formelles des objets d'art n'est plus la question qui nous traverse et donc ce n'est plus la question qui traverse les œuvres de notre époque et surtout celle contemporaine puisque celles-ci sont paradigmatiquement et matériellement structurées par la réflexivité.
A.Rombaut