Pérégrination Artistique#33. Réponse à M.Polère, L'artiste devant une multitude de chemins, Partie I.

05/11/2025

 « Pour le sociologue et peintre Cédric Polère, l'art doit, sans restriction, poser notre rapport sensible au monde, au lieu de se focaliser sur ses médiums ou sur de nouvelles limites à transgresser »1

L'artiste devant une multitude de chemins

Ce n'est pas sans grand intérêt et étrange satisfaction que j'ai lu la tribune de M Polère datée du 13 septembre intitulée « L'art contemporain à la croisée des nouveaux chemins », car de ses réflexions beaucoup j'en partage. Me permettrais-je juste d'en alimenter certaines de quelques-unes de mes récentes théories.

Empruntons le même chemin et « revenons aux fondamentaux de l'art contemporain », plus précisément à l'œuvre de 1917, Fountain de Marcel Duchamp. Si vous êtes familier du monde artistique, vous n'êtes normalement pas sans connaître la légendaire histoire de cet urinoir : son extraction d'un magasin de plomberie Mott Iron Works, son renversement et son marquage d'un « R.Mut, 1917 », sa demande de participation à l'exposition organisée par la Society of Independant Artist de New York qui normalement acceptait toute œuvre, son refus, pourtant, au motif que Fountain « n'est pas une œuvre d'art, selon quelque définition que ce soit. »2 puis sa défense dans la revue the Blind-man où Marcel Duchamp aurait déclaré « Que M.Mutt ait ou non fabriqué la fontaine de ses propres mains est sans aucune importance. Il l'a CHOISI. Il a pris un article commun, l'a disposé de sorte que son usage ordinaire disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue – il a créé une nouvelle idée pour cet objet. »3, enfin sa reconnaissance en tant qu'objet d'art et aujourd'hui son exposition au Centre Pompidou comme l'une des premières œuvres d'art contemporaine.

Mais qu'a fait Marcel Duchamp avec son œuvre ?

Un geste adolescent de pur transgression ? Non.

Il a changé la définition même de ce que pouvait être un objet art en faisant admettre la possibilité qu'une œuvre puisse s'établir uniquement sur sa dimension réflexive en évacuant alors tout autre objectif esthétique.

Moi, millénial, j'admets qu'un protocole écrit d'un tableau imaginé soit une œuvre d'art, j'admets que des boîtes de conserve remplies d'excréments soient une œuvre d'art, oui, j'admets qu'une banane scotchée au mur soit une œuvre d'art.

Car l'art contemporain ne se savoure pas ni dans la parfaite mimésis, ni dans le plaisir d'une esthétique singulière mais dans la présence d'une signification logique derrière ces objets, la possibilité en assemblant tous les éléments esthétiques (titre, forme, couleur,…) d'en trouver un sens pertinent, subtil et profond.

Cette nouvelle définition de l'objet d'art fondée principalement sur sa dimension réflexive est en réalité le dénominateur commun de toutes les œuvres d'art contemporain malgré leur très hétéroclite diversité. Il est son paradigme et non celui, toujours peu flou, qui reposerait « sur la transgression systématique des critères artistiques. »4

Ce fourvoiement dans la définition de l'art contemporain empêche malheureusement de l'intégrer dans une histoire évolutive. Celle d'un glissement dans la nature des sujets réflexifs.

Ce n'est que trente ans plus tard, et deux guerres mondiales qui ont ravagé l'Europe, que la révolution duchampienne de l'art fut pleinement saisie par les artistes et incorporée dans leur création qui redéfinissent alors sur ce nouveau fondement conceptuel leurs possibilités formelles. Ainsi émergent durant les années cinquante, soixante : land art, installation, art-vidéo, performance, minimal, conceptuel,...

Et c'est une déflagration.

Une explosion formelle où « la transgression » et « la rupture » ne sont en réalité que les conséquences d'un monde artistique en pleine auto-réflexion autour de ce changement de paradigme. L'art se prouve comme objet plus de « la matière grise » que « [rétinien] »5 en s'analysant lui-même et poussant alors ces nouvelles possibilités formelles toujours plus loin.

Et c'est précisément là que se situe le principal glissement entre « le XXIe » et « le XXe siècle ». Dans les traces de Mierle Ladernmen Ukeles, Félis Gonzales Torres ou Barbra Kruger, les projets artistiques actuelles s'approprient alors les grands enjeux sociétaux de notre époque : capitalisme insatiable, écologie, fascisme, féminisme, racisme,...

Ils ne sont pas dans un « autre projet » ou « sur de nouvelles bases », ils continuent à se fonder sur leur dimension réflexive qui charpente alors les choix esthétiques. Des œuvres qui n'ont plus à se justifier comme art peuvent alors effectivement retrouver de « la connaissance sensible, le plaisir des sens, l'émotion, la beauté, l'expression du sacré, le savoir-faire. »

Prenons Un Mouvement de Disparition de Deng Yufeng, qui dans la rue de la Paix à Pékin propose un parcours pour éviter toutes les caméras de surveillance afin de silencieusement les dénoncer, prenons Can the subalterne speak ? De Benhaz Farahi, qui par un magnifique masque développe un langage féminin face à la violences des patriarcats ou prenons Sortie de Terre3 de Stéphanie Cailleau qui par l'ironie de voir des motif floraux sur des vêtements écocidaire, nous emmène dans un lieu poétique où lévitent les fantômes de ces végétaux.

En miroir certains « rendent hommage à leurs prédécesseurs des siècles passés et s'inscrivent » dans les anciens paradigmes artistiques encore valables, prenons Ines Longevial qui séduit l'œil par la singularité de son esthétique fauviste ou prenons Bilal Hammad admirable par la mimésis de ses tableaux.

Ainsi, plutôt qu'une « croisée des nouveaux chemins », je dirais plutôt que les artistes ont aujourd'hui une très grande liberté esthétique pour leurs œuvres, une liberté acquise par cette génération qui, sur un nouveau paradigme, s'est repensée et a transgressé, une liberté qui conduit les artistes face à une multitude de chemins, prolongements des sillons des passés.

L'artiste devant une multitude de chemins.

A.Rombaut


1 Anonyme, L'art contemporain à la croisée des nouveaux chemins, Libération, 2025.

2 GLACKENS William, DE DUVE Thierry, Résonance du ready-made : Duchamp entre avant-garde et tradition, Hachette, 2006.

3 Anonyme, l'affaire Richard Mutt, the blindman, 1917.

4 HEINICH Nathalie, Pour en finir avec la querelle de l'art contemporain, L'Échoppe, 1999.

5 DUCHAMP Marcel, entretien avec JJ.Sweeney, Duchamp du signe, flammarion, 2013.   

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