Pérégrination Artistique#24. Réédition. Fountain, Marcel Duchamp.
C'est sur les ultimes notes d'Awakede Tycho que j'achève les ultimes mots de L'Art Contemporain d'Anne Cauquelin.
Comme son titre l'indique cet ouvrage fait parti des nombreuses tentatives d'expliquer l'art contemporain ici de manière non-ontologique, c'est à dire en ne cherchant une définition à l'art contemporain mais en présentant les modifications internes du monde de l'art que cette nouvelle catégorie induit.
En effet, si pour Coquelin l'art moderne structurait un régime de la consommation qui relationne les artistes producteurs, les galeries et critiques intermédiaires et le public acheteur, l'art contemporain implique quant à lui un régime de la communication que l'on peut comparer à une chambre d'écho hermétique à tout intrusion extérieure dans laquelle les acteurs de l'art se répondent entre eux alimentant alors le bruit autour d'une œuvre.
Malgré la singularité de son approche, la philosophe Anne Coquelin ne coupe cependant pas par un passage devenu presque obligatoire dans l'analyse de cette mystérieuse évolution de l'art qu'est l'art contemporain, celle de l'artiste Marcel Duchamp et son œuvre Fountain.
Hé bien, je n'y couperai pas non plus.
Artiste français du début du XXème siècle, il se forme dans un Paris alors centre névralgique du monde artistique. En effet dans la ville encore fortement imprégnées de ruralité malgré la révolution industrielle, se croisaient et se côtoyaient des artistes venus du monde entier, et pour ne citer que les plus connus, Henri Matisse, Pablo Picasso, Georges Braque, Robert et Sonia Delaunay, Amedeo Mondigliani, Suzanne Valadon, Léonard Foujita, Marie Laurencin, Fernand Léger, Juan Gris, Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Isadora Duncan, Auguste Rodin ou Constantin Brâncuşi. Une effervescence tumultueuse faites de cafés, d'ateliers et de musées, d'études, d'excentricité, d'amour et de bordel, d'amitié et de rivalité, de joies, de colères et de trahison mais gravitant toujours autour du paradigme artistique moderne dans lequel les peintres ne recherchent plus l'expression d'un Beau kantien dans une imitation formelle de la nature mais celle d'une esthétique singulière dans la une déconstruction des codes classiques.
Bien qu'appartenant à cette génération et en épousant d'abord les codes comme dans son, magnifique tableau Nu descendant un escalier n°2, mélange de cubisme et de futurisme, Marcel Duchamp marqua néanmoins avec elle une véritable rupture. Déjà géographique en voyageant et s'installant à terme aux États-Unis, mais aussi et surtout artistique, cherchant alors à « [s]'éloigner de l'acte physique de la peinture »1
En 1917, la Society of Independant Artist de New York, dont Marcel Duchamp faisait partie comme membre directeur, décide d'organiser une exposition dans laquelle il n'y a aucune sélection. Ainsi n'importe quel artiste, s'acquittant des six dollars d'inscription, pouvait y présenter n'importe quel projet artistique. Fountain fut refusé. Elle n'était pour le président de l'association William Glackens « pas une œuvre d'art, selon quelque définition que ce soit. »2
Son œuvre ? Un urinoir posé à l'envers, signé du pseudonyme R.Mutt, daté et baptisé Fountain.
Le refus de Fountain par la Society of Independant Artist fut tout d'abord silencieux. Ce n'est que quelques mois plus tard que paru un article anonyme « L'affaire Richard Mutt » dans la revue, the Blind-man pour défendre ce geste. « Que M.Mutt ait ou non fabriqué la fontaine de ses propres mains est sans aucune importance. Il l'a CHOISI. Il a pris un article commun, l'a disposé de sorte que son usage ordinaire disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue – il a créé une nouvelle idée pour cet objet. »3
Et c'est à partir de cet article que Fountain, alors reconnu par Duchamp, fut considéré comme une œuvre d'art, mais ce qui s'est profondément joué ici dépasse cet objet et concerne la définition même de ce que l'on considère comme pouvant être artistique. Car William Glacken avait raison, à ce moment-là, Fountain « n'est pas une œuvre d'art, selon quelque définition que ce soit »4, et accepter Fountain comme objet d'art, c'est accepter une nouvelle définition de l'art, un nouveau paradigme que l'on nommera alors contemporain ou duchampien.
Contrairement à Nature morte à la chaise cannée de Pablo Picasso en 1912 qui intègre aussi des éléments usuels, en l'occurrence une corde et une toile cirée, le choix d'utiliser un objet industriel, un urinoir, pour Duchamp, ne fut « jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d'indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût... »5
L'objectif pour Duchamp n'est alors plus le plaisir rétinien mais plutôt celui cérébral. Il avance alors une vision de l'œuvre dont l'esthétique ne puisse s'établir que par son unique dimension réflexive, en évacuant alors tout autre objectif esthétique, ni celui d'un Beau kantien dans une imitation formelle de la nature, ni d'un beau subjectif dans la recherche d'une esthétique singulière. Une « cosa mentale » poussée à son paroxysme car ce qui, de fait, justifie des œuvres contemporaines et en premier lieu de Fountain comme ''artistique''est l'existence d'un sens logique implicite qu'il nous faut donc chercher, construire et interpréter grâce aux indices laissés par l'artiste dans l'esthétique de son œuvre inhérente à sa matérialisation.
La question donc à se poser devant une œuvre d'art contemporain n'est pas savoir si elle est belle, mais de savoir à quoi nous fait-elle penser.
Alors ?
À quoi Fountain me fait-elle penser ?
Ça y est, après avoir déambulé au centre Pompidou trône enfin devant moi un urinoir à l'envers marqué d'un ''R.MuTT
1917'', un urinoir devenu œuvre, une œuvre devenue artistique, puis
aujourd'hui légendaire.
Bien sûr, tout d'abord, me vient non sans émerveillement toute l'histoire que je vous ai contée ci-dessus, celle du schisme artistique dont cette œuvre est la lame. Mais une fois l'émotion de la première rencontre quelque peu dissipée, je remarque que cette dimension schismatique de Fountain n'est absolument pas inscrite dans son esthétique. Son nom, sa forme, sa couleur,… rien ne permet de suspecter chez Duchamp une compréhension de cette dimension dans la création de son œuvre. Peut-être, peut-être un geste de provocation dans l'utilisation d'un urinoir comme œuvre d'art. Cela ressemblerait bien au style de Duchamp qui, quelques années plus tard exposera son œuvre L.H.O.O.Q.
...
Devant l'œuvre inerte, mes neurones s'agitent.
...
Si la provocation n'est pas étonnante de la part de l'auteur, une autre chose ne le serait pas non plus. Un thème plutôt récurrent dans les œuvres de Duchamp comme L.H.O.O.Q, Nu descendant un escalier n°2, Paysage fautif, Étant donnée : 1° la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage ou La mariée mise à nue par ses célibataires, celui de la relations homme/femme et la prépondérance dans cet équilibre de la sexualité.
Tout d'abord, la forme qui dans une simplification géométrique rappelle celle d'un bassin féminin velu par les trous d'évacuation formant alors un significatif triangle. Une Origine du Monde version industrielle.
Dans cette hypothèse même le titre prendrait sens... un double sens…
L'utilisation même du ready-made, la technique artistique contemporaine consistant à élever au rang d'objet d'art un objet usuel, donnerait alors, dans son statu duel un sens très profond sur la vision de la femme et de sa sexualité. En effet, d'un côté l'urinoir comme objet usuel, donc non considéré, voit un passage régulier, de l'autre Fountain comme objet d'art, donc sacralisé, ne permet pas un seul contact.
Bien sûr, toutes ces réflexions sont fatalement hypothétiques mais reposent cependant sur les caractéristiques esthétiques de l'œuvre sous-tendues par un sens profond inhérent et dont l'existence fait art. Car en effet c'est là que se révèle le paradigme et la saveur d'une œuvre d'art contemporaine qu'elle soit un urinoir à l'envers, un parcours dans les rues de Pékin, une banane scotchée au mur ou des blocs de glace sur une place de Paris.
A.Rombaut
PS: Il y a quelques nouveautés dans la section ''Photo'' nouvellement nommé ''Instagram'', n'hésitez pas à aller y faire un tour. ;)
1 DUCHAMP Marcel, Marcel Duchamp Duchamp du signe, Flammarion, champsart, p188, 1946, 2013.
2 GLACKENS William, DE DUVE Thierry, Résonance du ready-made : Duchamp entre avant-garde et tradition, Hachette, p73, 2006.
3 Anonyme, the blindman, l'affaire Richard Mutt, 1917.
4 GLACKENS William, DE DUVE Thierry, Résonance du ready-made : Duchamp entre avant-garde et tradition, Hachette, p73, 2006.
5 DUCHAMP Marcel, Marcel Duchamp Duchamp du signe, Flammarion, champsart, p209, 1961, 2013.