Pérégrination Artistique#16. Perchée, Galerie Ketabi, Paris, 21/10/23.
Me voilà de retour à Paris, ville d'autant plus lumière qu'éblouissaient avec les percées nuageuses les miroirs liquides qui stagnaient dans les creux des trottoirs. Dans un décor aussi pluvieux qu'ensoleillé, les traits solaires transpercèrent ceux de pluie faisant apparaître sur ma route vers Saint-Germain des Prés un magnifique arc-en-ciel. Rouge, violet, bleu, jaune ou vert qui s'avèrent aussi, être constitutif du travail artistique d'Inès Longevial qui par cette préoccupation centrale perpétue une certaine tradition moderne. Cependant si ses sujets « [importent] moins que les couleurs et la texture qui en résultent », ils singularisent tout de même son travail artistique et si Vincent Van-Gogh utilisait dans ses peintures les paysages d'Auvers-sur-Oise que l'on peut voir au musée d'Orsay dans l'exposition, Van-Gogh à Auvers-sur-Oise, les derniers mois, Inès Longevial « utilise [dans les siennes] le portrait [et le nu féminin] comme un terrain neutre pour créer des sensations à travers la couleur qui s'exprime comme un patchwork ornemental »1 que l'on peut voir, elles, à la galerie Ketabi Bourdet dans l'exposition Perchée.
Alors que je suis encore à l'extérieur de la galerie, mon attention s'avère à travers la vitrine déjà capté par le fixant regard d'un portrait mais aussi par sa couleur rouge éclatante de contraste avec la grande cimaise blanche sur laquelle il occupe seul la place. Je pousse la porte qui se referme sur mes pas, j'avance et démarre alors le face à face avec Rouge Écrasé. Le rouge groseille si vif au loin l'est toujours au proche et vient structurer ce tableau de ses traits : contours, sourcils, paupières et nez ; et de ses aplats : aux cheveux, pupilles et lèvres. L'intérieur est alors partagé presque équitablement dans un contraste de lumière, entre un rouge nacarat sur le côté droit du visage et un orange saumon sur le côté gauche avec, de-ci de-là, de légers reflets bleus givrés. De jolies subtilités qui n'effacent cependant pas cette jeune fille et son regard profond, calme et mystérieux de quelqu'un qui sait des choses que j'ignore... Peut-être trouverai-je la réponse dans la suite de l'exposition ?...
Après avoir franchi l'occultante cimaise, je me retrouve dans une unique salle ayant ainsi vu sur l'ensemble des tableaux majoritairement grands aux couleurs pastel à la Pierre Puvis de Chavannes, artiste symboliste du XIXe siècle. Cependant si dans ce courant les tableaux se veulent pédagogiques, la sémiotique semble ici clairement disparaître au profit « de rapports de couleur et de forme largement dénués de connotations descriptives ». Ainsi, dans cette considération « plus optique que pictural »2 se révèle une récurrence d'une couleur principale qui se nuance et s'accompagne de touches complémentaires. Premier de trois grands nus féminins, Ciel verdit est de base verte opaline balançant sur un corps de profils entre l'orangé, le turquoise et le bleuet pour les zones ombragées. S'ajoutant à ce mélange un aplat bleuet pour le sol qui se prolonge presque dans l'ombre du bras et pour les cheveux, un bleu lavande réchauffé par de légers reflets orangés prolongés du visage qui, lui, dans un traitement inverse au reste du tableau en est de base orange se nuançant dans le vert opaline. Pierres de lune est principalement de couleur lilas nuancée sur l'ensemble de demi corps de bleu et d'orangé mais tendant clairement, pour le bleu, dans les ombres, pour l'orange, à la main et l'oreille. Dernier grand tableau de ce mur, Chair de banane qui est... comme son nom l'indique, et se nuance sur un corps de dos dans un mélange d'orangé et de rouge avec quelques reflets verts aux omoplates. Les cheveux formes un aplat bleu marron et orange particulièrement contrasté avec le reste du tableau.
Sur le mur perpendiculaire, est représentée cette fois-ci, sur un ton bleu azurin presque opaline nuancé d'orangé le corps vêtue d'une femme au visage caché mais dont l'identité n'est peut-être pas totalement inconnue. Accompagnant ce pagne qui couvre les hanches, le pubis et le sexe, la présence d'un serpent semble évoquer dans La couleur des heures vécues le récit biblique du péché originel dans laquelle Eve et Adam après avoir cédé aux séducteurs sonnets du serpent, croquent le fruit pourtant défendu, tombant de l'Éden perchoir et réalisant ainsi leur nudité.
Poursuivant ma visite, je me retrouve alors devant un assortiment de deux tableaux avec sur chacun d'eux, un inexpressif visage aux yeux clos. Bien que leurs sujets et formats les singularisent déjà, c'est surtout leur titre, Des Roses et Des Épines, qui n'étant pas ici déterminés par leurs colorimétries me percutent par l'évident lien indiciblement omniprésent depuis le démarrage qu'ils me révèlent alors. En effet, c'est en fait dans le total des toiles que poussent sur les corps et dans les décors, des ombrages et branchages. Ombres éponymes sur une teinte rose dragée pour Des Roses et sur une blanche-rose pêche pour Des Épines, celles de branches dénudées remontant la poitrine et se transformant presque sur le visage en mèches de cheveux tombantes dans Pierres de lune, dans Ciel verdit, c'est un magnifique feuillage qui s'imprime en turquoise sur la toile de son dos ainsi qu'une branche dans le fond. Une présence plus directe que l'on retrouve zébrant horizontalement Chair de banane et traversant La couleur des heures vécues. Enfin, dans Rouge Écrasé c'est une liane bleutée aux quelques feuilles qui scinde en deux l'énigmatique visage, faisant en réalité déjà germer la solution aux mystérieux yeux de celle qui savait. Qui savait que je pénétrais, non dans une salle d'exposition mais dans une absente forêt qui ne s'aperçoit que du coin de l'œil. Environnant les arbres et les grands tableaux aux féminines silhouettes, une sylvestre biodiversité ici peinte sur de plus petits tableaux : Placé en hauteur le diptyque de Les Oiseaux et le tableau vertical Oiseaux qui représentent ce qui s'apparente à des hirondelles, en bas du second mur Pigne de Pin qui représente une pomme de pin orangé et Fourmi qui sous Des Roses et Des Épines, montre dans un floutage ce petit insecte. Ces sujets vivants et naturels sont une anomalie significative dans le travail habituel d'Inès Longevial et qui ici renforcent cette atmosphère d'invisible présence forestière, nous invitant, sûrement, comme ils le sont habituellement, à nous percher sur les ancestraux compagnons du vivant que sont les arbres.
Ou peut-être est-ce pour les sauver de la destruction ?3...
Une position de surplomb peut être aussi mentale puisque dans la technique artistique de la présence par l'absence donc de l'imaginaire, de la thématique plus suggérée qu'explicite et dont les signaux sont presque inconscients, l'effet vaporeux des teintes pastel et à l'absence de repères spatio-temporels clairs dans ses tableaux, l'artiste crée en parallèle une atmosphère suspendue empreinte d'onirisme. Un second sens du mot Perchée plus explicitement exposé par la série des 21 cadavres exquis jeux de dessin qui consiste après avoir plié une feuille en tranche à dessiner chacun son tour sur une tranche chacun et sans voir les autres parties, un morceau d'un dessin d'ensemble une fois le papier déplié. Une production aléatoire qu'apprécier particulièrement les peintres surréalistes, courant moderne, centenaire en 2024, mettant au centre de leur création comme sujet ou processus, l'inconscient et l'onirisme. Après être rentré dans un couloir renfoncé, face à moi flottent au milieu de leur cadres par une ingénieuse astuce d'accroche d'incongrus et amusants dessins faits dans l'authenticité l'encre noir.
C'est ainsi que je poursuis ma visite sur ses derniers tableaux avec Chair de plume qui reprend la trame précédente avec un nu féminin fait de rose incarnat, d'orange saumon et reflet bleu azurin mais qui dégage cependant une certaine sensualité et même, plutôt, une sensualité certaine. La femme cachée représente une femme de dos, tête semi-retournée sur laquelle ont poussé, sur une peau aux teintes orangée et reflets bleus givrés, quelques branches et feuilles bleutées qui se confondent presque aux ombres des omoplates. Succède ensuite et en fin de ce couloir une série de travaux plus esquissés et expérimentaux, presque de recherche, composée de deux dessins de visages bariolés de profils se faisant face avec Pas fait pour un seul moi 1 et Pas fait pour un seul moi 2 et d'un dessin croqué d'une femme avec Untitled. Sortant du petit cul-de-sac je me retourne sur les derniers murs de la salle principale avec le derniers dessin de la série, Pas fait pour un seul moi et Orage orange un dorénavant classique nu féminin d'un subtil camaïeu d'orange.
Je me dirige alors tranquillement vers la sortie, je me retourne une dernière fois sur cette exposition et repasse devant le premier portrait rouge, mets la main sur la p...
Tiens !
Occultée par mon attention pour Rouge Écrasé, une dernière œuvre inconnue vient inopinément me dire au revoir, L'escargot anonyme, représentant sur une moitié de feuille un dessin bariolé d'un visage, sur l'autre des traces de grignotage d'un escargot un peu gourmand. Retournant aux rayons humides d'une météo qui ravirait ces gastéropodes, je me souvenais l'œuvre de Stéphanie Cailleau, Sortie de Terre 3, qui dans une démarche plus contemporaine mêlée aussi dans son œuvre l'invisible présence de la nature. Bien sûr si elle rentre clairement dans une démarche moderne qui base le processus artistique sur l'expérience essentiellement esthétique des œuvres dans une recherche personnelle de singularisation formelle devant mêler subtilement originalité et consensus, c'est-à-dire cherchant dans une authenticité dans la création, « ce qui plaît »4, et c'est pour moi le cas, elle est aussi une réussite dans son aspect plus réflexive tissant discrètement mais intelligemment un lien thématique autour de l'invisible présence de l'arbre et du rêve, en soi le parfait sens double du titre de cette exposition de l'artiste Inès Longevial, Perchée.
A.Rymbaut
1 LONGEVIAL Inès, SERVOS Marie-Stéphanie, Femmes d'art De Berthe Morisot à nos jours, ces femmes qui font l'histoire de l'art, p116, Leduc, 2021.
2 GREENBERG Clément, Art et Culture, Abstraction, figuration et ainsi de suite, p156, 1961, Macula, 2020.
3 MORITZ Paloma, A69 : Pourquoi une telle aberration écologique et démocratique ?, Blast, Le souffle de l'info, Youtube, 27 octobre 2023.
4 KANT Emmanuel, Critique de la faculté de juger, p192, 1790, GF Flammarion, 2000.