Pérégrination Artistique#14. Festin des Bâtardes, Centre d’art Bastille, Grenoble, 07/23.

03/10/2023

Après avoir traversé le jardin des Dauphins qui entame de son charme végétal mon ascension, enchaîné virages et virages, grimpé de nombreux et longs escaliers dont certains sont dans la roche même creusés et maintes fois perdu mon chemin, je m'accoude, non sans essoufflements, sur l'une des épaisses murailles de la bastille. Bien que la garnison était encore haute perchée, ce belvédère m'offrait d'ores et déjà une vue splendide sur la ville de Grenoble qui lui fait presque entièrement face. Et comme les montagnes de la Chartreuse laissant voir de leurs strates rocheuses leurs âges immémoriaux, la ville sous ce soleil d'automne estival me dévoile timidement les intimes enchevêtrements de son histoire. Son cœur rouge tuile, battant encore de vie, mais dont l'ancienneté médiévale se trahit par son église romane et ses rues exiguës et tortueuses, entourant cette vieille ville une membrane haussmannienne du XIXé siècle, et enfin étendant la superficie de la cité alpine jusqu'à, presque, remplir l'ensemble du plateau contenu entre les massifs montagneux du Vercors, de la Chartreuse et de Belledonne, un corps d'immeubles modernes.


Bon. Il est temps de repartir.


Il est vrai, en y repensant, que le nombre d'immeubles modernes à Grenoble est particulièrement important et démontre d'une augmentation forte de sa population depuis les années 60, entrée de l'Europe, et de la France, dans un nouveau système économique, le capitalisme mondialisé. En effet « bien [que les métropoles] représentent moins d'un quart de la main-d'œuvre de la planète, les trois cents plus grandes d'entre-elles génèrent près de la moitié du produit intérieur brut (PIB) mondial et elles contribuent à hauteur de 67 % à sa croissance. Un poids économique considérable, qui explique la force d'attraction des grandes villes sur les flux migratoires nationaux et internationaux. »1 Ainsi s'opère un exode massif vers ces villes, nouveaux centres intenses des activités professionnelles mondialisées ou de services attenants. Un constat observable sur l'ensemble d'entre elles mais très marqué, ici, à Grenoble où sont omniprésents, immeubles, barres et tours qui caractérisent le style architectural moderne. Bien sûr, si les formes architecturales se pensent d'abord par leur fonction pratique, ici d'accueillir un grand nombre d'individus et d'activités, et mécanique, prise en compte des forces physiques agissantes, elles possèdent aussi une large part d'esthétique. Mais ces deux aspects de la création architecturale ne s'opposent pas nécessairement, et c'est même, dans l'architecture moderne, le contraire puisque son esthétique est aussi le parfait reflet de ce système mondialisé. En effet bien qu'originaire des États-Unis et d'Europe, c'est-à-dire d'occident, le style moderne se fonde sur la neutralité qu'il incarne tout d'abord par la rationalisation géométrique et linéaire des espaces, que l'on retrouve par exemple dans le Modulor du célèbre architecte moderne, le Corbusier qui standardise les mesures d'habitation sur une taille humaine, pardon mesdames, d'homme d'1m83, mais aussi par une évacuation des caractéristiques esthétiques traditionnelles et culturelles. Ainsi s'exporte dans une certaine acceptation de Tokyo à Rio en passant par Dubaï, la modernité architecturale. Mais ne nous y trompons pas, le moderne et sa pensée profonde rationaliste restent bels et bien occidentaux et incarnent, comme la sculpture Architecture of Empathie de John Isaacs2, le basculement des sociétés européennes d'un modèle civilisationnel à un modèle ''universaliste''.


Ça y est !


Enfin arrivé, s'étend autour de moi la garnison de la bastille… mais version... contemporaine. Si d'autant elle accueillait les troupes militaires c'est aujourd'hui les touristes qui y fourmillent, circulant dans l'ensemble des bâtiments réaffectés en restaurant, musée des troupes de montagne, toilettes publiques, belvédère aménagé, bar, zone d'activité d'escalade ou centre d'art. Après m'être promené, et abreuvé, je me glisse dans un petit passage derrière l'arrivée du téléphérique et atteins l'entrée du Centre d'art Bastille, qui présentait depuis le 9 juillet, l'exposition Festin des bâtardes des artistes Hélène Bertin et Yusuf Henni. Je pénètre à l'intérieur de la forteresse, pris par la fraîcheur et l'étroitesse d'une toute petite salle carrée mais cependant aérée par une ouverture sur l'étage du dessous. Sur le mur d'en face était inscrite en dessous de masques de terre cuite, une longue liste de prénoms et de noms de « charivaristes » qui supposent sûrement une participation un peu plus collective que les deux seuls artistes. À mes pieds au centre s'amasse un petit four bricolé aussi artisanal que les masques pour lesquels il a certainement servi. Se termine ainsi cette petite pièce qui me dirige, certes vers l'escalier, mais surtout, plus vers la restitution d'une expérience artistique collective que dans une présentation assez classique d'œuvres.

Après avoir descendu les marches comme tant d'autres que j'ai précédemment montées, j'entre dans une salle plus grande, dos à une baie vitrée qui illumine un impressionnant et magnifique amas de calebasses suspendues. Sous cette grappe aux formes variées et aux couleurs automnales qui se nuancent dans de jolis motifs fongiques, sont étalés à même le sol comme un genre d'étale d'une foire artisanale, une multitude d'objets : Feuilles d'iris et cannes de Provence tressées, perches de noisetiers et troncs de cade du Luberon, petites pièces en terre cuite dont les fameux masques, en peau durcie de calebasses, chapeaux, maracas, pots et bols et une fois cerclant le cuir d'agneau, petits tambours. Atelier représente ici, l'étape économique de la transformation des matières premières précédemment extraites et présentes aussi dans cette salle, les calebasses au plafond suspendues, mais aussi posées sur un mur des branchages, rouleaux de cuire et, provenant du château de Versailles, de longues calebasses qui se tortille sur plus d'un mètre. Dernière étape de ce trajet économique artisanal suggéré dans cette salle, le Sceptre de Procession discrètement situé devant la baie vitrée et fabriqué dans l'assemblage des précédents éléments de l'étalage. Cette manière de présenter, non pas des œuvres d'art, mais des objets utilitaires du quotidien rappelle plutôt la fonction muséale essentielle de témoignage qui s'applique surtout aux galeries antiques et préhistoriques. Cependant dans cette exposition contemporaine ce choix reste pour moi encore obscur jusqu'à ce que joint aux affiches de l'exposition, l'éclaircisse celle du festival charivari de Saint-Ferréol-Trente-Pas. Cette « jeune tradition carnavalesque »3, dont cette exposition en fait la restitution, fête la fin de l'hiver et s'inspire donc clairement d'ancestrales traditions locales, villageoises, païennes et médiévales.

Ainsi les deux derniers étages, comme la pièce précédente, présentent les artefacts issus de ce festival, Peligri formant par un masque de terre cuite et quatre calebasses aux formes allongées et incongrues, une silhouette tentaculaire, Quinte composé d'un long bâton avec à son extrémité une calebasse recouverte de paille, une exposition d'une dizaine de masques décorés, La lune qui représente… la lune et Per lo bón astre qui démarrant de cet étage rejoint, comme moi, celui du dessous, mais elle, par une longue tuyauterie faite en calebasses. Ce dernier étage est spécialisé dans les instruments de musique, toujours artisanaux bien sûr, et en présente des plus ou complexe allant du simple grattoir à la cornemuse en passant par des tambours, guitares, maracas,...


Bon, plus d'escalier à descendre, par contre il faut tout remonter maintenant

...


Le soleil toujours brillant j'entame alors ma descente avec dans la poche quelques graines de calebasse que les artistes proposaient d'emporter comme une invitation à participer. Mais participer à quoi ? Si cette exposition présente certes le festival charivari et ses artefacts, il fait aussi germer les pensées d'une organisation économique qui s'enracinant le long des salles descendantes comme un modèle structurant peut faire éclore une alternative possible au capitalisme mondialisé. Car en effet, si dès la fin du XXème siècle ce système économique global se voit discuté, le XXIème en est clairement sa contestation unanime. Mais si cette unanimité existe dans la critique, elle ne dépasse cependant pas l'étape des propositions, et même ce lieu, Grenoble, le Festin des bâtardes n'est pas la seule alternative proposée. En effet à l'extrême périphérie de Grenoble, que je vois au loin, a vu le jour le complexe d'habitation ABC (Autonomous Building Citizen) fabrication de R&D, Bouygues construction qui entend répondre aux critiques en étant « au service de l'environnement et du bien-être de ses habitants. »4 Si ABC veut « à l'inverse » d'antan « capter les rayons solaires, récupérer l'eau de pluie et puiser l'énergie nécessaire à leur fonctionnement. »5, il se maintient fonctionnellement et esthétiquement dans le style architectural moderne car encore et toujours, inscris dans la mondialisation et son système économique malheureusement principal responsable des problèmes écologiques. S'offre alors à moi un véritable dilemme qui en réalité, nous concerne l'ensemble de notre société.


Devant ce carrefour, quel chemin je prends pour descendre ?Le désagréablement long ou le dangereusement raide ? 

Hum... clairement celui-là !


A.Rymbaut

1 KIHLGREN GRANDI Lorenzo, Le siècle métropolitain, Les Villes avenirs de l'humanité ?, Manière de voir 175, le Monde diplomatique , février-mars 2021.

2 Pérégrination#13.

3 Guide exposition Festin des bâtardes, Centre d'Art Bastille, Grenoble, France, 2023.

4 Dossier de presse, ABC habitat, Grenoble, France.

5 VALODE Denis, Dossier de presse, ABC habitat, Grenoble, France.

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