Pérégrination Artistique#1. Interstice.s, Prélèvements à géométrie variable, Artconnexion, Lille, 03/21.
10h, rendez-vous prit la semaine précédente, je pars de chez moi, à pied. Le soleil brille et vient réchauffer l'atmosphère matinale qui règne dans la ville. Pour vous faire un état des lieux, Interstice.s est une exposition d'artistes étudiant/s souvent dans la même faculté que moi, proposée par Artconnexion et divisée en plusieurs épisodes, dont le premier prélèvements à géométrie variable que je me prépare à découvrir. Je quitte les rues pavées du vieux-Lille et me voilà accueilli dans un couloir typique d'une maison familiale du nord dont l'extérieure du bâtiment en arborait déjà tous les traits. En entrant dans la pièce principale, certainement l'ancien séjour, je tombe nez à nez avec une œuvre que je connaissais déjà bien, l'ayant vu dans sa genèse, puis pars rejoindre un ami dans le fond de la salle posté devant une série de photographies. Avant même d'entamer la discussion un cliché capta furtivement mon œil et, une fois les formalités sociales terminées, ma vision put alors se poser.
Surdensités, Thibault Barois, photographies, 2020. Face à moi quatre photographies non encadrées et séparées en deux groupes par le coin du mur, mais ne formant cependant pas les paires assorties. Ce faisant ''face'', celle qui m'avait déjà fait de l'œil et son compère, étonnantes et puissantes dans leurs compositions... puis les deux autres, plus fades et banales dans leur captation de la ville. Ce contraste m'a d'abord laissé perplexe, mais s'est ravisé après une plus mûre réflexion. En effet n'obtient on pas de la fadeur une certaine douceur quand elle est associée à d'autres mets plus épicés ?
Et quelles épices !
Bien que beaucoup d'éléments dans l'esthétique et la composition m'interpellent, le travail des plans me touche, et particulièrement l'utilisation du premier plan rapproché. Et ce n'est pas pour rien. C'est une technique qu'utilise souvent Yusuke Murata, dessinateur que j'apprécie particulièrement. Mais là où Murata l'emploie, souvent combinée avec un floutage, pour spatialiser l'espace de la feuille, ici le premier plan à l'effet inverse, il efface les distances. On se retrouve alors, avec des lampadaires aussi grand que des immeubles, des arbres plus petits qu'une cabine de chantier... Mais au-delà d'une simple distorsion d'échelle, le premier plan rapproché joue dans ces photographies un rôle plus important. Il ajoute, avec la superposition des plans et la saturation d'éléments, à la métaphore de la ville contemporaine, sa foule et sa cacophonie, son activité constante et quotidienne... hors confinement évidemment.
Mon ami m'ayant attiré vers la fin de l'exposition, je rebrousse donc chemin et me dirige vers le centre du séjour où m'attend l'œuvre qui avait surpris mon attention à mon entrée.
Cliodynamique,Geoffroy Didier, bois, sangles, 2020. Là, s'étendant tout autour de nous, des sangles tirées aux quatre coins des murs ceinturant en leur centre des sculptures en bois, immobilisées en suspension dans les airs. Au delà de l'installation exposée cette œuvre s'inscrit dans une pratique plus large, celle d'une archéologie. L'artiste arpente les terrains abandonnés de nos villes, exhume et échantillonne des éléments tels des artefacts d'un urbanisme passé, pourtant pas si éloigné. Ainsi retrouve-t-on dans ce projet, ligotés par des cordes de chantier, des motifs en bois copiés sur ceux des carreaux de ciment propre aux anciennes maisons de la banlieue lilloise, celles en proie à la destruction du renouvellement. Un aspect plus profond de l'œuvre qui lui permet de sortir de ce premier effet, un peu tape à l'œil, qu'on pourrait lui reprocher. C'est d'ailleurs l'une des critiques qui porta Michael Fried aux œuvres minimales, dont elle est la filiation, dans Art and Objecthood publié dans l'Artforum de 1967 : « De plus, la présence de l'art littéraliste [minimal] que Greenberg a été le premier à analyser relève fondamentalement de l'effet ou du registre de la théâtral - c'est en quelque sorte une présence scénique. Elle ne provient pas seulement du caractère accrocheur, voire agressif, de l'œuvre littéraliste mais de la complicité particulière que celle-ci extorque à son spectateur. » Certes. Mais là encore cette œuvre ne se laisse pas enfermer dans sa simple forme ostensible et nous offre, cachées, de discrètes subtilités. Comme derniers éléments de l'énigme cliodynamique, deux motifs de bois, posées au sol, contre le mur, résistants à l'attraction de la toile tendue au plafond de cette exposition.
Après avoir focalisé mon attention, mon esprit se détend et laisse apercevoir la dernière œuvre de ce premier volet d'Interstice.s, prélèvements à géométrie variable, une série de six éléments accrochés au mur.
Pylônes, Thibault Barois, gravure, gaufrage, 2020. Devant moi quatre petits dessins de pylônes électriques centrés au milieu de grandes feuilles blanches bien plus étendues qu'eux. Comble du contraste dans les échelles de taille que l'artiste propose en résumant en fins traits ces montres de métal. Et monstre est le bon mot, de par leur taille certes, mais aussi de par leur caractère repoussant. Qui n'a jamais râlé sur ces pylônes quand un paysage aurait pourtant été bien plus magnifique, par leur absence ? Plus à l'écart, les deux dernières pièces complètent le retournement sentimental de ces éléments d'urbanisation. On se retrouve face à des versions asymétriques et surprenantes de pylônes pourtant si ternes et ennuyeux. Petit coup de cœur donc pour achever cette visite où l'artiste transforme les aspects les plus repoussants et inertes de notre activité humaine en un sujet poétique, léger et attachant.
Ayant fait le chemin inverse j'arrive donc au début, prés des vitres donnant sur la rue. Et c'est en me retournant que j'ai vu la réelle force de cette exposition, prélèvements à géométrie variable. Une mise en espace équilibrée entre tous les éléments qui permet de créer, au-delà de la bonne facture de chaque œuvre, une étonnante et belle harmonie. Une discussion naturelle et agréable autour de l'urbanisation, de la ville et de ses transformations dans laquelle nous ne peinons pas à participer. Artconnexion nous offre avec ces deux jeunes artistes, Thibaut Barois et Geoffroy Didier, une exposition pleine de fraîcheur d'autant plus qu'elle s'accompagne dans son dernier week-end d'une marche avec eux.
A.Rymbaut